JILL MULLEADY ‘THE PASSENGER’, 2026
The Second Impression


Published in Jill Mulleady: The Passenger, Verlag der Buchhandlung Walther und Franz König, 2026
Catalog for Jill Mulleady’s exhition at the Art Institute of Chicago



Conçu pour accompagner l’exposition The Passenger de Jill Mulleady à l’Art Institute of Chicago, ce livre est devenu le lieu d’une seconde expérience. Les monotypes ont offert à l’artiste une manière d’éprouver ses œuvres et de les revisiter différemment. Réalisés dans les anciens ateliers d’impression de Fernand Mourlot à Paris, les monotypes introduisent un paradoxe au cœur du livre. Un catalogue a ordinairement pour charge de préserver les œuvres, et le dialogue qui s’établit entre elles, au-delà de l’agencement temporaire dans lequel elles figurent dans un musée. Jill Mulleady a choisi de soumettre ses peintures à un autre passage, celui de la peinture et du papier, et aux altérations que ces derniers rendent possibles par la pression, l’inversion, la soustraction et le hasard.

Le monotype occupe une place singulière dans l’histoire de l’estampe. Contrairement à la gravure au burin ou à l’eau-forte, aucune matrice n’y conserve durablement l’image. Le motif est travaillé à la peinture directement sur une surface lisse, puis imprimé sur le papier par la pression. Ce passage épuise en grande partie l’image d’origine. Chaque impression est un événement, et chaque transfert implique une perte. C’est précisément ce territoire instable qui fascina tant Edgar Degas, lequel fit du monotype un élément central de ses expérimentations graphiques des années 1870 et 1880. Ses recherches ont offert à Jill Mulleady un point de départ historique, le monotype envisagé non pas comme un moyen de reproduction, mais comme un processus par lequel une image peut être déplacée, transformée et rendue étrangère à elle-même.

Dans Différence et répétition, Gilles Deleuze oppose au retour du même une répétition qui produit de la différence. Le monotype donne ici à cette proposition une forme matérielle. D’un médium à l’autre, l’image se répète sans jamais redevenir tout à fait elle-même. Pour un certain nombre de ces œuvres, Jill Mulleady a poussé ce processus plus loin encore. La première impression laisse généralement sur la plaque assez de matière pour un second tirage. Plus pâle, presque effacée, faite de ce que la première impression a laissé derrière elle, cette nouvelle image est appelée « fantôme ». Dans The Passenger, ce mot résonne autrement. Il évoque le passage entre les lieux, les corps, les images et les états de l’âme, ces figures qui traversent les peintures dans un état de rêverie sans jamais tout à fait parvenir à destination. Épuisé de sa matière, instable, parfois à peine retenu sur le papier, le fantôme survit comme le souvenir d’une image déjà passée.

Mais une autre disparition est à l’œuvre. Une exposition ne dure qu’un temps. Les peintures qu’elle rassemble sont bientôt dispersées, et les relations établies entre elles cessent d’exister. Le catalogue répond traditionnellement à cette disparition en préservant dans le livre ce qui ne peut plus l’être dans l’espace. Plutôt que de figer les peintures dans leur reproduction, les monotypes, puis à nouveau leurs fantômes, leur donnent une autre vie dans la matière. La première impression éloigne l’image de son origine, la seconde naît de ce qu’elle a laissé derrière elle. Dans ce mouvement de l’une à l’autre, ces œuvres demeurent fidèles aux peintures en portant la trace de leur propre disparition.